C’est à peine croyable. Pour la première fois dans l’histoire, des archéologues en grève ont saccagé la cité mythique qu’ils venaient de mettre au jour, après plus de 20 ans de recherche au nord-est du Sahara : le Temple d’Enkorunefois. Charles Depioche, est le leader des protestations. Rencontre.

ODT : Merci d’avoir répondu à l’invitation de One Day Thoughts pour Trip Magazine 

CD : C’est moi qui vous remercie. Face à notre geste, des explications s’imposent. De plus, nous avons besoin d’être médiatisés, personne ne s’intéresse à notre cause. Je suis ravi de constater qu’il existe encore un véritable journalisme d’investigation. D’ailleurs, entre professions menacées, on se comprend.

ODT : C’est parce que vous déplorez l’état de la recherche archéologique actuelle que vous avez entrepris de détruire ce temple. Cest bien ça ?

CD : Oui. Nos conditions de travail se sont dégradées ces dernières années. Et pas qu’un peu. Pourtant je m’y connais en dégradation, à force de travailler dans les ruines. C’est bientôt ce qu’il restera de mon laboratoire, d’ailleurs, si on ne fait rien. Les budgets alloués à la recherche ont fondu, et ce dans beaucoup de disciplines. Alors oui, on n’inventera pas la prochaine bombe atomique ou une source d’énergie intarissable, mais nous estimons que notre objet de recherche : le passé, l’Histoire, mérite un peu plus de considérations de la part de gouvernements élus à peine pour 5 ans. Ce n’est rien face à l’éternité que nous touchons du bout des doigts tous les jours.

ODT : Cinq ans c’est plutôt court comparé à votre domaine de recherche… 

CD : Bien sûr ! Vous croyez que les hommes du paléolithique se sont donnés 10 ans pour inventer le feu? Christophe Colomb : une semaine pour traverser l’atlantique ? Nous ne vivons pas dans le même monde, c’est évident. Le problème, c’est que c’est eux qui nous financent.

ODT : À travers votre action, vous pointez aussi du doigt l’indifférence générale quand à la situation actuelle. 

CD :Tout à fait. En toute honnêteté, avant que nous ne vous contactions, aviez-vous entendu parler de notre cause ? Jamais. L’archéologie passionne quelques gamins entre 6 et 8 ans et puis c’est fini. Parfois je rencontre quelques étudiants motivés mais en creusant un peu, je me rends compte que ce à quoi ils aspirent, c’est à patauger dans la boue ou devenir explorateur. Il faut dire qu’on communique très mal sur la réalité de notre métier aussi. Aucun conseiller d’orientation ne va proposer spontanément à un jeune de devenir archéologue. L’important c’est l’avenir, mais oui ! Oublions le passé ! La poussière, sa place, c’est dans l’aspirateur, pas dans un musée ! Je vous préviens, avec ce genre de propos, on va droit dans le mur.

ODT : Des étoiles sallument dans vos yeux quand vous en parlez

CD : Pas qu’un peu ! C’est l’oeuvre de ma vie. Je travaille sur ce projet depuis plus d’une vingtaine d’années. Savez-vous que selon la légende, la date de la prochaine fin du monde serait gravée au font de la salle du trône ?

ODT : Cest fantastique ! Lavez-vous récupérée ? Cela serait le scoop du siècle pour One Day Thoughts.

CD : Désolé, je l’ai détruite tout à l’heure, juste avant que vous arriviez. Je n’y ai même pas fait attention. Détruire le temple est mon travail à plein temps maintenant.

ODT : Mais cest terrible

CD : Et c’est justement l’effet recherché. Je ne sacrifie pas ma passion pour rien, mais pour la bonne cause.

ODT : Quen pensent vos collèges ? Vous soutiennent-ils ?

CD : Certains sont sceptiques et pensent que je suis complètement fou. Mais ce sont eux qui se trompent. Aujourd’hui, la communication c’est primordial. Il fallait un geste fort. Les autres me soutiennent, bien évidemment. Et je les soupçonne d’être ravis qu’ils n’aient pas à sacrifier leur propre travail.

ODT : Si, malgré vos efforts, votre démarche ne porte pas ses fruits, que comptez-vous faire ?

CD : Ce n’est pas la question à poser à un homme désespéré voyons… Je plaisante. Mon grand-père m’a laissé encore pas mal de manuscrits mystérieux,de quoi m’occuper un moment. Et si il me faut détruire une à une les merveilles que je mets à jour, je le ferai. Maintenant, si vous voulez bien m’excuser, j’ai des cailloux à casser. C’est un sacré travail de sélectionner en priorité les pièces d’une grande valeur archéologique.

Et en vrai ?

Le 7 mars dernier, l’État Islamique a détruit et pillé Hatra, une cité vieille de 2 000 ans en Irak. Les scientifiques déplorent la lenteur avec laquelle la communauté internationale intervient, ce qui encourage les pillages.

Léna Canaud

ethena.psj@gmail.com

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