Dance Me This sera le 100e et dernier album de l’artiste, qui est mort en 1993. Après une annonce publiée sur le site officiel de l’artiste le 1er avril dernier, on croyait d’abord à une farce ; mais l’opus qui sortira au mois de juin est bien réel, et on y retrouvera le maître dans des enregistrements inédits, aux commandes d’un « synclavier », l’un des premiers synthétiseurs numériques. Retour sur l’élaboration de l’un des plus grands génies de la musique du XXème siècle.

Issu d’une famille d’origine sicilienne, Frank Zappa naît en 1940 à Baltimore et passe la plus grande partie de sa jeunesse en Californie, où il rencontre notamment Don Van Vliet, futur Captain Beefheart. Il montre dès son plus jeune âge un grand intérêt pour tout ce qui se rapporte à la musique – et plus particulièrement ce qui s’écarte du conventionnel. En 2002, la revue Rolling Stone le classe 71e dans sa liste des cent plus grands artistes de tous les temps.

Zappa va déclarer en 1989, à propos de ses influences : « Puisque je n’avais aucune expérience formelle de la musique, ça ne faisait aucune différence pour moi d’écouter Lightnin’ Slim (chanteur de blues), the Jewels (groupe d’harmonie vocale), ou Webern, Varèse ou Stravinsky. Pour moi, tout ça, c’était de la bonne musique. » Cette diversité, impressionnante pour l’époque, a formé le patchwork d’influences, la potion magique musicale dans laquelle Zappa est tombé, et dont il n’est plus jamais ressorti.

Ayant publié une soixantaine d’albums tout au long de sa carrière, faisant de lui un artiste parmi les plus prolifiques de tous les temps, Frank Zappa apparaît comme un caméléon, un extravagant, à l’origine d’une musique hétérogène qui s’étend du jazz au doo-wop teinté de jazz, en passant par le blues et le rock (sous toutes leurs formes). Dès son premier album Freak Out! (1966), qui expose un rock « traditionnel », et où il est accompagné par son groupe de toujours, les Mothers of Invention, Zappa se distingue comme un maître de l’improvisation et de l’expérimentation au sens large : ce premier projet, avec ses parodies de pop music, ses dissonances, son avant-gardisme, ses effets bizarres et ses arrangements imprévisibles, explose littéralement toutes les conventions de la musique populaire. Et ce n’est qu’un début.

Car si Frank Zappa a bien été révélateur d’une époque et d’un esprit, tous les deux en pleine ébullition, il est souvent assimilé à tort comme un des chefs de file de la contre-culture des années 60-70.We’re only in it for the Money, album réalisé avec les Mothers en 1968, est l’antithèse du Sgt Pepper des Beatles, parodié sur la pochette. En 19 plages courtes, Zappa attaque le flower power avec cynisme et enrobe sa diatribe dans son collage, maintenant habituel, de styles et d’influences. Mais cette fois, au-delà de sa maîtrise, toute aussi coutumière, de sa six-cordes, Zappa fait mouche en se révélant chef d’orchestre maître des studios. Les hippies ne s’en sont jamais remis.

Avec une formidable science du pastiche qui a marqué toute sa carrière, Zappa n’a pas hésité à tourner en dérision tout ce qui lui tombait sous la main, et dans les oreilles. Flakes, deuxième titre du génial album Sheik Yerbouti (1979) – transcription phonétique de « Shake your booty », est animée par un Bob Dylan caricaturé à l’extrême, harmonica nasillard à l’appui. Le reste de l’opus fait aussi la parodie des ballades fleur bleue des sixties (I’m So Cute), du Disco (Dancin’ Fool), du Rêve Américain (Bobby Brown Goes Down), sans citer l’humour transparent de certains titres (Broken Hearts Are For Assholes)…

Un perpétuel second degré a ponctué l’œuvre de Frank Zappa, du début à la fin. Celui-ci déclarait avec dérision « je suis un compositeur de musique sérieuse qui joue de la guitare dans un groupe de rock pour gagner sa vie». Classé 22ème meilleur guitariste de tous les temps selon Rolling Stone, on a un peu du mal à avaler que Zappa, qui se réinvente après chaque disque, à chaque fois plus pharaonique que le précédent, se laisse uniquement porter par ses facultés techniques. Il a beau se renouveler, changer de visage et de style, une patte particulière, caractéristique, se dégage de toujours de son art. Sa créativité sans limites, ses expérimentations diverses, sont malgré toute son excentricité bien reconnaissables. En autodidacte qu’il était, Zappa s’est, au fil des albums, mué en génie et a développé le talent propre qui fait de lui le déjanté iconoclaste que l’on connaît.

De nombreux artistes se réclament aujourd’hui de son influence : Prince, Black Sabbath, Brian Eno et bien d’autres légendes de la scène contemporaine.

Zappa, c’était aussi cette folie permanente, cette énergie démente dans des concerts qui ont passé, au même titre que les enregistrements studio, la postérité.

« You can’t do that on stage anymore », a-t-il intitulé 6 de ses double-albums ; Frank Zappa, c’est peut-être une époque avant tout, mais c’est toujours diablement bon.

Eléonore SEGUIN 

eleonoreseguin.musique@gmail.com

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